retour au menu
 


 

 

L’OEIL DU CYCLONE ou Ruptagaan 06

En savoir davantage sur la conception et la génèse de la sculpture l'Oeil du Cyclone
Actuellement à Morat - Suisse

 

Fin 2001 à l’occasion d’ « Expo 02 », le Ministère de la Défense de la Confédération helvétique, me passa commande d’un escargot destiné à symboliser sur un lieu nommé : « Le chantier naval », la politique extérieure suisse, qui comme tout le monde le sait, avance repliée sur elle même et fort lentement. Etant contre une définition étriquée de mon travail, je pense toutefois que tension, déséquilibre, mouvement, donc force, vitesse, violence en sont les principaux constituants. J’acceptais cependant la commande, car comme le disait un grand écrivain du siècle dernier, seule les contradictions sont humaines et pratiques.

L’escargot, c’était une idée (que je trouve excellente) des architectes et de la scénographe chargés du projet « Le chantier naval » mais j’appris rapidement que le Ministère de la Défense, c’est à dire le commanditaire général, avait accepté cette image à contre-cœur.

Comment réaliser ce travail sans pervertir mon œuvre , pour laquelle du reste j’avais été choisi….on fait appel à vous car on ne veut pas du Disneyland. Je me concentrais donc sur le symbole général de la spirale, lorsqu’un beau matin, je croisais par hasard un ingénieur avec lequel j’avais lié connaissance quelques années plus tôt. A l’époque, j’étais l’un des rare à saisir l’importance de ses théories sur la « production d’aléatoire ». Installés à la terrasse d’un bar, nous bûmes un café, deux cafés, tandis que j’entretenais cet ingénieur de mon escargot, de la spirale en général. Comme je m’y attendais, celui ci se montra intarissable sur le sujet. Des Incas à la physique quantique en passant par Platon et Einstein, sans oublier bien sur Blaise Pascal et Louis Leprince Ringuet. Ayant sur moi un carnet, je priais mon scientifique de bien vouloir y inscrire quelques formules modélisant la spirale. La matinée maintenant bien avancée, était belle, propre à l’élévation de l’âme, à la méditation. Pour y voir plus clair, je photocopiais les deux pages du carnet , les agrandissais en format A4 et me dirigeais vers mon atelier. Quelques semaines plus tard, la conception de ma sculpture n’avait guère avancé. Je buttais lamentablement sur la contradiction entre mon œuvre que je veux tension, déséquilibre, mouvement, vitesse, force….et la spirale molle de l’escargot. Les formules mathématiques ne m’étaient d’aucun secours. Je commençais à paniquer et le deuxième des sept acomptes m’ayant été versé, je sentais que mes commanditaires allaient bientôt me demander des comptes.

 



 

 

 


 

 

Les formules mathématiques ne répondaient pas à ma question, car ma question n’était pas : comment tracer une spirale ?, mais bien plutôt, où trouver une forme archaïque élémentaire à partir de laquelle je puisse construire une spirale. Alors, me demanderez vous, pourquoi interroger un scientifique puisque c’est une forme archaïque que vous recherchez ? Ce qui m’intéresse dans la science ce n’est pas les problèmes qu’elle résout, mais les limites auxquelles elle tend, les interrogations qu’elle pose. L’art ne doit surtout pas essayer de concurrencer la science, il doit plutôt s’élaborer au voisinage de ses limites et à l’intérieur de ses interrogations. Il est symptomatique qu’une forte proportion de scientifiques de haut niveau soient amateurs d’art. Pendant longtemps, la profession d’artiste englobait la science, l’instinct et le politique. Pour Platon, le commandant d’un navire correspondait à la définition même de l’artiste, car il se devait d’être un mathématicien pour lire sa route dans les étoiles, un politique pour mener les hommes et un instinctif pour anticiper les réactions des éléments naturels et de l’équipage. Les connaissances accumulées au cours des millénaires ont eût pour conséquences le cloisonnement des activités, la spécialisation des métiers pour plus d’efficacité dans chaque secteur professionnel. Un pont, un viaduc, ne sont ils toujours pas appelés des ouvrages d’art ? Pour toutes ces raisons, je privilégie les relations et les échanges avec la science et les scientifiques.

 

Une nuit, au hasard d’un zapping télévisuel incontrôlé, m’apparût l’image suivante : la garde présidentielle irakienne défilait sous deux sabres monumentaux tenus par les moulages agrandis des mains de Saddam Hussein. Là, mon imaginaire démarra au quart de tour. Je fus d’abord étonné que le galbe des sabres soit dirigé vers la terre et non vers le ciel, ce qui dénote un certain pessimisme. Ensuite, je me mis dans la peau d’un sculpteur auquel Saddam Hussein commande une œuvre et cela me ramena à l’une des légendes du pont de Mostar. Mon imaginaire galopait car j’étais enfin dans l’univers de mes formes, des archaïsmes qui leur préexistent et je sentais que la liaison entre cet univers et celui de l’escargot helvétique était imminente. On raconte, que lorsque la ville de Mostar était sous contrôle turc, l’aga vînt trouver le meilleur des architectes de la contrée pour lui demander de construire un pont de pierre enjambant la rivière. Cet architecte dont j’ai oublié le nom, imagina un projet grandiose. A la suite de calculs élaborés, il conçût un pont formé d’une seule arche, sans pilier central… à l’époque, c’était une prouesse technique (et cela l’est toujours) de construire une arche de pierre d’une telle portée. L’aga accepta le projet et le chantier commença sous la direction de l’architecte. Les travaux durèrent dix ans, le jour de l’inauguration de l’œuvre grandiose et merveilleuse arriva enfin. Pour tester sa solidité, le pont fut chargé de centaines de tonnes de pierres entassées sur des chars tirés par des chevaux. En pleine cérémonie, le pont de Mostar s’effondra. L’architecte pour échapper à la fureur présumée de l’aga, réussie à disparaître dans les montagnes et se cacha dans une grotte. L’aga le fit rechercher et le retrouva. « Vous pensez que je vais vous faire tuer ? lui dit il. Et bien, non, vous allez refaire le pont de Mostar exactement pareil, une seule arche, pas de pilier central, et cette fois ci, il tiendra. » L’architecte se replongea dans ses calculs, modifia quelques détails et le chantier reprit. Dix années plus tard, le pont de Mostar, était de nouveau magnifique : un pont de pierre, une seule arche, pas de pilier central. Arriva enfin le jour de l’inauguration. Comme dix ans auparavant, pour tester sa solidité, on y fit circuler des chars chargés de centaines de tonnes de pierres… il tînt bon. L’aga voulut féliciter et récompenser l’architecte. Impossible. L’architecte s’était pendu le matin de l’inauguration. Fin des années 1980 le pont de Mostar enjambait toujours la Neretva.

 



 

 

 

 

Par association entre les Turcs, l’arche du pont, et les sabres iraquiens, mon imaginaire s’envola vers le yatagan et là j’étais vraiment de retour dans ma sculpture. En effet, en 1993 je créais une œuvre monumentale pour l’université du Var. La sculpture terminée, je ne lui avais pas encore trouvé de nom. J’interrogeais une amie, L. qui me dit : ta sculpture tu devrais l’appeler yatagan, elle ressemble vraiment à un yatagan. (le yatagan est le sabre qu’utilisaient autrefois les soldats turcs). L. avait raison, mais deux de mes amis étant arméniens et connaissant les drames infligés par les Turcs aux Arméniens au début du siècle dernier, je ne pûs me résoudre à yatagan. Dans la ville de La Garde, à deux pas de l’université de Toulon et du Var, se trouvait, et se trouve toujours Riita, une sculpture que j’avais faite en 1987. Je l’avais appelé Riita, non pas par rapport à sainte Rita, mais par rapport à rïïta qui veut dire la dispute, la lutte en finlandais. Avec Riita et Yatagan, je formais donc le mot valise : Riitagaan et c’est ainsi que je nommais la sculpture de L ’université.

Désormais, tout me semblait évident. Le point de départ de mon escargot, de ma spirale, ne serait pas une formule mathématique, mais un sabre courbe. Pas un sabre comme ceux sous lesquels défile la garde présidentielle iraquienne, un sabre dont la courbe est descendante. Non. Un sabre dont la courbe est ascendante.

Après cela, tout fut simple…, je traçais sur du papier, avec toute la force, la violence et la vitesse nécessaire la courbe ascendante d’un yatagan, puis je laissais la puissance du trait mourir en s’enroulant sur elle même. « La forme enveloppant la force » comme le dit Mishima était là, Ruptagaan 006(1) où l’œil du cyclone était né. Il ne me restait plus qu’à agir en trois dimensions.

GOULVEN

A Toulon le 21 octobre 2004

(1)Ruptagaan 006 ou l’œil du cyclone, c’est le nom que j’ai ensuite donné à l’escargot helvétique.

 

Page 1 / Page 2

Goulven : sculpteur-plasticien / Le voilier ( Ruptagaan 010) / L'oeil du cyclone (Ruptagaan 006) /Le croisement des chemins détournés (Ruptagaan 11) / Interventions pédagogiques / Bijoux / Sculpture monumentale /Alphabet d'artiste / Esprit loft - Ruptagaan 005 / Contact / Actualité / Interview / © 2002-2006 Goulven sculpteur