Printemps 1995 . Calanques de Marseille, près d’un vieux Bunker.
Goulven, l’interviewé.
Catherine André, à la prise de son, accompagnée de Gilbert Giraud.
Marcos, l’interviewer, pour la plupart des questions.

Goulven : — Bon alors Marcos, je voulais savoir quelle forme tu comptais donner à notre interview ? Est-ce que tu veux lui donner une forme vocale ou numérique ?

Marcos : — Algébrique

G :  Algébrique d’accord, bon.

M : — Dans ton travail, on retrouve le thème de l’étrave...

G : — Ce n’est pas le thème de l’étrave c’est une ligne que de toute façon on retrouve dans toutes mes sculptures. Cette ligne là que tu retrouves dans cette sculpture, dans celle là, …

Quand on voit dans mes derniers travaux, des morceaux de câble cloués sur des bois, en fait, c’est la courbe que j’ai apprivoisée, mais là, elle est à l’état pur parce que là, je l’ai dessiné sur la tôle, je l’ai découpée. J’ai fait une sculpture avec.

Alors que là, tu vois mes courbes habituelles de sculptures qui sont dans la nature, c’est tout simplement du câble d’acier que j’ai laissé se tordre naturellement, comme il veut.

Donc ça, ce n’est pas vraiment de la sculpture, c’est quelque chose qui doit me ressourcer, c’est un retour aux sources, c’est à dire que je me suis inspiré de quelque chose, j’ai créé d’après quelque chose et ce quelque chose je le contemple.

C’est un peu comme un dresseur de lions, qui de temps en temps, a plaisir d’aller dans la jungle, et à voir les lions en liberté. Pas de leur faire faire des conneries avec du pâté Ronron et des machins comme ça. Voilà.

M : — Si je comprends bien, toujours une ligne courbe à la base…

G : — Je ne sais pas si elle est due au hasard, mais elle n’est pas réfléchie de ma part. C’est peu à peu. Elle apparaît quand je fais une sculpture que je dis « tiens cette courbe là elle est dans une sculpture que j’ai fait il y a dix ans, que j’ai fait il y a quinze ans. On la retrouve. On la retrouve aussi dans pas mal de bijoux que j’ai fait à une époque.

M : — Donc on peut parler de continuité ?

G : — Oui. Alors là, qu’est-ce qu’on voit ( voir photos ).

Cette photo est très intéressante, (détail couture en croix). C’est une accumulation de ces blocs que tu vois là qui est aussi de cette période donc des années 91-92.

J’ai fait ça après les étraves…juste après les étraves, j’ai fait plusieurs blocs comme ça et je les ai assemblés ensemble et c’est après les avoir faits que je me suis rendu compte que c’était tout simplement ça, que ça pouvait être considéré comme une accumulation d’étraves, en beaucoup plus dépouillé parce qu’on retrouve cette forme de l’étrave. Simplement qu’elle est, qu’elle a été simplifiée et elle est accumulée. Elles sont soudées ensemble.

On voit que cette première sculpture a été faite après les étraves, que je n’ai gardé que la brisure. <sourire du pirate>

M : — Il y a eu toute une série de tes sculptures qu’on a appelé les brisures… 

G : — Oui. Là on voit des brisures. Les brisures, c’était des blocs, des parallélépipèdes de métal de fer que je soudais ensemble bien proprement et après je les découpais, je traçais un trait à la craie dessus et j’ai découpé suivant cette courbure qui revient. Et là dans ces sculptures en fait, ce n’est plus la brisure mais c’est la courbe de la brisure. C’est à dire au début, il y avait une ligne de coupe et j’ai repris cette ligne pour n’en faire que cette ligne. Et là, où ça évolue… quand on voit la sculpture que j’ai faite à l’Université du Var, qui s’appelle « riitagaan » il n’y a plus que cette courbe.

Celle là est plus chargée parce qu’il y a cette première courbe et puis là j’ai éprouvé le besoin de faire une seconde courbe. Alors que pour l’Université, j’ai dépouillé au maximum, il y a plus que cette courbe et la sculpture s’arrête… droite, elle est coupée dans son élan.

…disons que moi j’ai appelé ça les étraves mais en fait c’est l’image de fendre quelque chose. Le couteau (« hache »). L’étrave d’un bateau, ça fend la mer. Que ce soit la hache, le couteau, l’étrave, le sabre, c’est de toute façons la même chose.

Hier j’ai amené à l’atelier une dizaine de billots en bois, des troncs d’arbre qui ont été sectionnés à la tronçonneuse de façon nette et je les ai cloués dessus. La brisure se retrouve toujours dans mon boulot, sauf que là, simplement j’ai fixé ce travail-là sur quelque chose qui a été coupé, qui a été amputé, un morceau d’arbre amputé et j’ai fixé ça dessus.

Je trouve que j’éprouve toujours le besoin de travailler sur une… d’avoir quelque chose de tronçonné, de coupé. Ça revient toujours, d’ailleurs quand je travaille, je coupe le métal. Mon travail c’est de tailler, de découper.

Je refais dans la sculpture l’histoire de l’humanité, ce qui fait la richesse de l’histoire d’un pays ou des êtres humains, c’est qu’il est né, qu’il y eu des crises, qu’il y a eu des guerres, et qu’après tout, il a réussi à se remettre et que c’est reparti. Et c’est les traces de ces brisures, qui font, quand on a réussi à recoudre, que la chose a beaucoup plus de vie, beaucoup plus de force. Donc c’est moi qui provoque la brisure et c’est moi qui la recouds.

Des fois, je dois dire que je provoque… C’est possible qu’à la limite, je provoque la brisure. Dans l’acte de vandalisme qu’il y a eu sur ma sculpture « Riitagaan » à l’Université, peut-être que quand on verra mon boulot dans quelques mois, dans quelques années, on dira Goulven, il a vachement gagné à ce que sa sculpture soit saccagée. Donc à la limite peut-être que l’acte de vandalisme est induit dans ma démarche.

Peu à peu, je n’aurai plus à sculpter. C’est à dire que, au début je sculpte, je donne le mode d’emploi de ma philosophie au genre humain. Et après, ils font à ma place. Voilà. A force de dire que l’artiste doit briser son œuvre pour continuer, pour évoluer. D’autant plus qu’il la brise lui-même (on l’aide), on la lui brise.

Catherine : — Sur la matière, le vieillissement…

G : — Je laisse vieillir comme ça veut. Je ne veux pas  influer sur le vieillissement de la matière. J’achète de la tôle neuve, je la travaille.

Quand elle est finie d’être travaillée, elle est comme un couteau qui est affûté. D’ailleurs c’est rigolo parce que la sculpture qui avait été faite et que j’ai appelé « Jeunesse », donc que j’avais exposé à … que j’avais finie en 92 avait été photographiée et a été sur un catalogue. Sur la photo, elle était d’un gris bleuté, couleur de l’acier neuf. Elle a été dans un catalogue pour une exposition qui a eu lieu à Cannes sur la Croisette. Cette sculpture, comme elle venait d’être terminée et qu’en ai fait ? C’est un bloc que j’ai travaillé comme les étraves et au lieu de le briser, je l’ai trouvée tellement belle dans sa totalité que je ne l’ai pas… je l’ai laissé, je l’ai épargné. Comme elle était toute neuve et que c’était la dernière, je l’ai appelé « Jeunesse ». Elle a été photographiée, elle a été dans ce catalogue et un an et demi après, exposée à Cannes. Elle était sur la Croisette et dans le catalogue et bcp de visiteurs demandaient « Ah oui, c’est intéressant elle très belle la sculpture du catalogue » et tout. « Ah bon, euh oui… c’est celle-là ? Ben on la reconnaît pas. » Et je dis : 

« Vous ne la reconnaissez pas parce que quand elle a été photographiée, elle était plus jeune et maintenant elle est vieille. Elle a pris de l’âge. »

Mais ce n’est pas moi qui suis intervenu. Maintenant, des fois il se peut que je rajeunisse les sculptures. Je peux très bien, comme on affûte un couteau, comme on affûte un outil, raviver les arêtes. Par exemple, cette arête-là, si je veux, je peux la faire redevenir comme de l’acier poli, en la frottant avec un objet abrasif, avec de la toile émeri, j’aimerais que autour de sculptures qui sont dans l’espace… dans l’espace urbain…

Ce que je voudrais, c’est qu’il y ait en quelque sorte un rite qui s’installe. Comme par exemple, il y a des pays en Grèce où tous les ans on reblanchit les maisons à la chaux. J’aimerais que pour certaines de mes sculptures, un rite s’installe. Et que mettons tous les ans, pas n’importe quand, ça pourrait être aux équinoxes, un quatorze Juillet,… Ca pourrait être le jour de l’anniversaire de Chirac.. euh le jour de la mort de Landru, ça pourrait être le jour du sacre de Napoléon, il y ait un rite et qu’on avive, qu’on réaffûte mes sculptures. Tout le temps, voilà.

On la refait belle tous les ans, mais qu’une partie, pas le tout. Y’a une partie qu’on laisse vieillir et tu vois, par exemple, cette arête-là, on la ré-affûte. Tous les ans.

M : — Le bruit.

G : Je pense que le bruit est important parce qu’on crée avec le bruit quand on travaille la matière, on entends des bruits. Et déjà au niveau simplement technique, c’est le bruit qui indique par exemple si une soudure tient ou pas. Quand on fait un point de soudure, et qu’il tient, on entend « tic tic tic » après.

Et la dimension sonore… Je crois que ça vient un peu des civilisations judéo-chrétiennes de séparer le corps de l’âme…. Et aussi de classer. Il y aurait d’un côté le bruit et de l’autre la forme. Mais le tout est évidemment lié. C’est à dire, qu’on ne peut pas quand on profite d’une sculpture, éviter le bruit, le bruit est là (cf. travail ultérieur davec Agnès Poisson), qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas…

Peu à peu, je me suis rendu compte que mes sculptures faisaient du bruit, qu’il y avait des bruits intéressants dans ma sculpture. Ensuite, des gens ont vu des expos et on m’a dit par exemple sur un livre d’or « le sculpteur utilisera – t – il les possibilités acoustiques de ses sculptures ? ».  Peu à peu je suis devenu plus sensible au bruit. J’ai commencé à enregistré des bruits quand je soude, quand le découpe…

Ensuite… là par exemple la grande sculpture monumentale – excusez-moi c’est un pléonasme – que j’ai fait dans la région de Narbonne faisait un bruit merveilleux. Mais là c’était la catastrophe parce que comme c’est une sculpture qui en même temps sert de mur à un bâtiment, quand elle a été finie, il a fallu l’isoler avec de la laine de roche. Et qui dit isolant thermique dit isolant acoustique et maintenant elle ne fait plus de bruit.

Il y avait des bruits… qui ne ressemblaient même plus à des bruits de métal. C’est à dire que ça résonnait, ça faisait par exemple quand on soudait dessus, … on aurait dit des sirènes de bateau.

C’est l’histoire des instruments de musique. L’être humain a d’abord, je pense, utilisé des outils pour chasser, pour pêcher et après il a vu que ça faisait des bruits intéressants et beaux. Donc il a commencé à faire de la musique avec des outils. Après il a créé des outils que pour la musique.

M : — Une partie importante de ton travail est de faire des murs… 

G : — Ce ne sont pas des murs. C’est toujours le thème de la brisure, hein, c’est à dire que les murs que je fais, c’est toujours un bloc qui est brisé. Soit par une porte. C’est à ce moment que j’ai fait plusieurs sculptures qui servaient de porte.

L’architecture se sert de la sculpture et moi je ne cherche pas à m’intégrer à l’architecture. Mais c’est revenu beaucoup, disons ce bloc qui tout d’un coup, a une fente. Une fente, une fissure, une brisure où l’on peut pénétrer, voir à l’intérieur. Mais je n’ai jamais fait de bloc sans brisure.

D’ailleurs c’est pour ça que la sculpture qui est à Narbonne, ce grand bloc qui fait 8 mètres de haut sur 8 mètres de large, et qui est brisé en courbe, je l’ai appelé le « Sourire du pirate ».

Pas le sourire comme les américains ou Nixon, ce sont des gens qui sourient sans arrêt. Le sourire, il est intéressant sur un visage qui est dur, qui est grave. Puis tout à coup, clac ! une étincelle. C’est cela, le sourire, c’est la rareté. C’est quelque chose qui montre que l’être humain, il a l’air méchant, il l’air dur et puis qu’en fait il a une âme, qu’il est sensible et qu’il sourit.

Et comme Gruissan, c’est un pays de pirate depuis toujours… et qu’il l’est resté, je l’ai appelé le Sourire du Pirate.

M : — Parlons des participations pour des murs ou des portes de maisons…

— Participer pour des murs ? Justement je crois que je ne participe pas assez. Je ne cherche pas à m’intégrer à l’architecture. Pour moi la sculpture, on peut l’utiliser, mais elle n’a pas un but utilitaire. Elle est là pour faire rêver, pour projeter l’être humain dans le passé, et dans l’avenir mais surtout pas pour servir à quelque chose. Maintenant, on peut l’utiliser.

Par exemple le blockhaus sur lequel on est assis, il a été construit pendant la guerre, pour avoir un canon. Mais n’empêche, on est assis dessus… voilà… mais il n’a pas été fait pour qu’on asseye.

Justement, je pense que les sculptures monumentales qui sont réussies sont réussies dans la mesure où elle ne s’intègrent absolument pas à l’architecture. C’est à dire que c’est un corps étranger, un météore, qui est tombé dans un endroit et que c’est complètement inattendu. Ce n’est absolument pas de la décoration. Le décorateur essaie justement d’intégrer, de cacher,… Moi, c’est une lutte entre l’architecture et la sculpture. Alors là où ça se passe bien, c’est quand l’architecte et le sculpteur sont de forces égales. Cela signifie qu’un spectacle se fait, et qu’il dure longtemps. C’est à dire qu’il y a deux éléments différents qui luttent et donc, il se passe plein de choses. Quand il y a un sculpteur qui est fort et un architecte qui est faible, ou vice-versa, et bien il y’en a un qui est KO.

Il y a des sculptures avec lesquelles j’ai eu des problèmes parce que l’architecte se sentait bouffé complétement par ma sculpture. Il y a des sculptures monumentales que j’ai fait, eh bien, on ne voyait que ma sculpture…et l’architecte est complétement bouffé parce qu’on ne le voit plus alors que d’autres… jouent très bien.

C’est un peu un match de boxe, si on met un "poids lourd" contre un "poids léger".

Le travail du fer vers le béton rejoint ce que moi j’appelle la fracture, la cassure, la brisure. C’est à dire qu’à un moment donné, je me suis perfectionné de plus en plus dans le travail du fer. Donc j’arrive à une perfection de la forme en fer, et pour continuer à avancer dans ma vie, ma pensée, dans ma sculpture, j’ai eu le besoin de casser mon travail…

J’ai fait une sculpture en fer à l’université qui se rapproche de celle-là. C’était une grande lame de 40 mètres de long et quand elle a été finie – c’était prévue dès le départ, mais ça explique aussi les problèmes que j’ai eu avec cette sculpture – quand elle a été finie tout le monde m’a dit :

« Ah putain que c’est beau, le fer tout ça… » mais moi je savais très bien ce que j’allais faire dès le début. De toutes façons, c’était quand même mentionné sur le projet.

J’ai creusé des trous tous les 2 mètres dans ma sculpture en fer et j’ai fait venir 20m3 de béton. J’ai coulé du béton à l’intérieur, j’ai laissé sécher et j’ai décoffré. Ce qui apparaît, ce n’est donc pas cette lame à vif de fer, c’est une forme en béton, un peu fossile. C’est un peu une forme en béton qui n’en a absolument pas l’allure, parce que dans la forme d’une sculpture, ou d’un objet, la matière est aussi importante que la forme. C’est à dire que si on fait un cube en béton, et si on fait un cube en fer, et un cube en plastique, scientifiquement cela a beau être les mêmes formes exactement …on pourrait reconstituer en plastique un cube en fer. Mais par rapport à l’émotion, par rapport à tout ce n’est pas pareil.

Donc j’ai refait, voilà. Ca, ça m’a servi de moule – j’ai décoffré comme on décoffre une tarte ou un gâteau ou n’importe quoi – et est apparue une sculpture en béton.

Cette sculpture en béton, elle me sert en tant que chose à casser mon travail, à travailler une autre matière. Une autre matière, donc à aborder d’autres choses, et je pense que c’est en étant obligé d’utiliser d’autres techniques que j’avance.

Donc tout le travail d’empreinte sur papier découle du béton. Je l’ai fait quand je faisais le béton. Le béton, c’est l’empreinte des points de soudure sur le béton, et après j’ai fait des empreintes de sculpture en fer aussi sur papier. Ce travail là m’a permis d’aborder l’empreinte, la trace. En fait cette sculpture en béton, c’est un fossile, c’est une trace de sculpture.

M : — Le bruit, le message téléphonique…

Le message téléphonique, ça rejoint deux choses. Je pense que je vais rejoindre peu à peu quelque chose, deux éléments. C’est à dire, qu’il y a le bruit, effectivement, là ça va être le bruit du public. Sur ces sculptures là, il y a une petite pièce en laiton au bout, avec un numéro de téléphone qui est relié à un répondeur.  Mais c’est aussi pour avancer dans mon travail. J’ai besoin pour avancer, d’interroger l’être humain, d’aller au plus profond dans la connaissance de l’être humain et ça va dans ce sens là. Ca va dans le sens de quelqu’un qui va voir ma sculpture, et qui va provoquer, qui va dire quelque chose. De se ressourcer… On peut se ressourcer dans la fréquentation des œuvres d’art, on peut se ressourcer aussi chez les êtres humains, on se ressource partout.

Donc il y a cette notion de bruit, et aussi dans la façon dont j’ai formulé mon message dans le répondeur… ce que j’ai dit hier. J’ai utilisé cette phrase de Pirandello. Pirandello a dit, « L’art comme la vie n’a ni vérité, ni loi, ni histoire. Vérité, loi, histoire sont des inventions de l’homme. » Et moi je dis après : « alors Goulven vous demande de créer de nouvelles lois, de nouvelles vérités, et surtout de raconter de merveilleuses histoires. »

Avec l’histoire, Je pense qu’il y a deux blocs de ma vie, de ma personnalité que je veux rejoindre dans ma sculpture. Je suis sculpteur, mais j’aime les histoires et j’aime raconter les histoires. Bon. Et je pense que dans ma sculpture, parce qu’elle a absolument rien de conceptuel, ma sculpture, elle a beau utiliser des concepts, des formes simples, il y a toujours des histoires. Il y a là une histoire, c’est peut-être DES histoires. Des points de soudures plus ou moins écartés, d’accidents, de brisures, ce sont des histoires. Donc la sculpture est le tremplin pour une histoire. Et là j’interviens. Ce n’est pas moi qui vais l’inventer, c’est quelqu’un, mais c’est peut-être moi aussi qui vais l’inventer. C’est à dire que je fais cette sculpture, mais si personne ne raconte l’histoire, c’est moi qui la raconterai.

Je suis influencé par l’écrivain américain Paul Auster, par plusieurs nouvelles que j’ai lues de lui, par plusieurs romans, et surtout par l’histoire… c’est dans la trilogie New-yorkaise, il y a une histoire d’écrivain qui met un masque, qui va le soir voir un détective et qui lui propose de l’argent pour espionner quelqu’un. Le détective ne comprends pas, car pendant un an, il espionne quelqu’un qui apparemment ne fait rien d’intéressant, c’est à dire quelqu’un qui se lève le matin à 8 heure, qui fait ses commissions, qui mange, qui sort en ville, qui achète des bouquins. Et peu à peu le détective livre toute les semaines son rapport à la personne qui est l’écrivain, mais ça on ne le sait qu’à la fin, et est payé pour ça. Au fur et à mesure que le détective le suit, il écrit des choses de plus en plus élaborées. Au début, c’était simplement factuel, il est rentré à telle heure, etc… Après, il voit par exemple qu’il va acheter des livres dans une librairie d’un certain philosophe, il lit ses livres, et peu à peu, de quelque chose de très strict, il commence à écrire pour de vrai, peu à peu, il en fait tout un roman. Et bon le dénouement de la nouvelle c’est qu’en fait, l’écrivain est à court d’inspiration, et c’est le détective qui écrit le roman. C’est cette nouvelle qui m’a donné envie de faire cela.

M : — Est-ce que tu vas enregistrer les gens après ton messages ?

— Oui, j’ai un répondeur enregistreur, donc les gens vont pouvoir parler normalement après le message.  Ils vont voir le numéro quelque part, ils vont téléphoner, ils vont tomber devant un répondeur. Ca m’étonnerait que tout de suite, ils soient capables de raconter quelque chose. Donc soit ils ne vont rien dire, soit ils ne vont rien dire et raccrocher, soit ils vont dire une bêtise, soit ils vont retéléphoner une semaine après.

M : — Tu considère toujours que ton art n’est pas inoffensif.

— Je pense que par rapport au texte que tu avais fait sur moi en 1991, rien ne change. Mon art est toujours très offensif.

M : — Offensif comment ?

Je pense qu’on me le prouve. De part les difficultés qu’on me fait dans ma sculpture monumentale… de part les difficultés que j’ai eues à Narbonne cet été pour finir mon œuvre, que j’ai eu par rapport à la sculpture de l’Université.

M : — Ta sculpture provoque une réaction…

— Elle provoque une réaction chez les gens qui ont du pouvoir, chez les universitaires, donc si elle provoque une réaction, ce n’est pas pour rien.

M : — Elle n’est pas anodine, elle est là, elle déclenche quelque chose.

— Et de toute façons, vu que mes formes sont des formes qui tranchent. Qui dit trancher, dit entailler, ce ne peut pas être inoffensif.

D’ailleurs il y a une très belle phrase de feu le préfet maritime du Var, l’Amiral Tripier, qui avait écris sur le livre d’Or de l’expo à Remp’Arts :

« Goulven par ses socs et ses ailes, entaille le quotidien. » C’était quelque chose. Et une fois de plus, j’ai prouvé que c’était exactement cela, puisque des trois sculptures que j’avais mises devant le quai d’honneur de la Préfecture Maritime, il y a eu un coup terrible de Mistral, une a été emportée et est tombée à la mer.

La préfecture maritime m’a téléphoné, et ensuite, ils m’ont dit « Voilà, on s’en occupe… ». Des vieux nageurs de combat près de la retraite qui n’avait plus plongé depuis euh… je ne sais pas... qui étaient peut-être bedonnants, ils se sont fait une fête de remettre leur combinaison, de plonger, et - sans que je ne demande rien - de la remonter.

Moi qui pensais au début, avoir une réaction d’« employés municipaux », je me suis rendu compte qu’en fait j’ai entaillé leur quotidien : le fait de plonger, d’aller chercher la sculpture au fond de l’eau, qui était à 5 m de profondeur, de la hâler à l’aide d’un camion bleu, tout cela a entaillé leur quotidien. Les a fait replonger dans leur passé.

M : — C’est amusant, quand tu donnes des noms à tes travaux, il y a un côté contes, légendes… par exemple, à une de tes sculptures, tu donnes le nom « Le Sourire du Pirate ».

— C’est quelque chose qui s’inscrit dans les rêves, dans les légendes qu’on raconte. Dans ma source d’inspiration, de part les origines celtes de mon père, il a beaucoup de climats d’histoires, de légendes, de conte, de tout cela, qui m’ont profondément marqué.

Je vois ma sculpture dans la nature, et les gens vont raconter des histoires à leurs enfants, ils vont inventer des trucs autour de la sculpture.

C’est pour cela que j’aime cette phrase de Pirandello : « Vérité, loi et histoire dont des inventions de l’homme ». L’homme est simplement sur terre pour créer des lois, pour inventer des histoires, et voilà. A commencer par les religions, je trouve que toutes les religions sont très belles, parce que c’est l’homme qui les a inventées. Si on aime pas l’être humain, si on aime pas les religions, toutes, on ne peut pas aimer l’être humain. Une religion est forcèment belle puisqu’il y a des êtres humains qui ont rêvés, qui les ont inventées.

Ne pas aimer les religions, c’est ne pas aimer la vie, tout simplement.

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